On pourrait penser que devenir psychanalyste relève d’abord d’une formation, d’une pratique ou d’un savoir progressivement acquis. Cela en relève, bien sûr. Le travail, les lectures, l’analyse personnelle et le contrôle sont indispensables. Mais quelque chose, dans l’expérience, oblige à déplacer la question.

Car on ne devient pas analyste seulement par addition de savoir. Ni par simple autorisation reçue d’un autre, d’une institution ou d’un titre. Ce qui est en jeu touche à un autre registre : celui d’une décision subjective.

Les premiers pas d’un analyste commencent peut-être bien avant l’ouverture d’un cabinet. Ils commencent là où une parole cesse d’être un simple énoncé pour produire un effet de coupure. Quelque chose est dit, ou entendu, et le sujet ne peut plus tout à fait se tenir au même endroit. La parole entame, inscrit, fait événement. Cela arrive à tout le monde sans pour autant qu’on décide de faire de la psychanalyse son travail, mais ce qui est saisi de cet évènement y participe certainement. 

Certaines paroles traversent ainsi l’existence. Elles ne sont pas nécessairement plus vraies que d’autres, mais elles touchent le sujet là où il se trouve convoqué dans son être — ou plutôt dans ce qu’il croit être son être. Un signifiant, lorsqu’il vient de l’Autre, peut prendre valeur de verdict. Il peut cerner le sujet, le nommer, le réduire. Il peut aussi, lorsqu’il trouve un lieu où se dire autrement, commencer à perdre de son pouvoir d’assignation.

Par exemple, une expérience précoce de l’analyse peut ainsi faire découvrir à un enfant quelque chose dont il ne possède évidemment pas encore les concepts : qu’il existe une différence entre être parlé par l’Autre et trouver un lieu pour parler.

Ce qui importe alors n’est peut-être pas tant ce qui se dit lors d’une psychanalyse que la place qui s’ouvre. Une parole peut se déposer sans être aussitôt corrigée, interprétée ou rabattue sur ce que l’Autre croit déjà savoir du sujet. Elle peut circuler autrement. Elle peut même surprendre celui qui parle.

Pour un petit sujet, cette expérience n’a rien de théorique. Elle engage la possibilité de ne pas être entièrement confondu avec les signifiants qui lui viennent de ceux dont dépend son existence. Les paroles parentales, particulièrement lorsqu’elles prennent la forme d’un « tu es », peuvent être reçues comme des nominations d’être. L’enfant ne dispose pas encore de la liberté psychique qui permettrait de les contextualiser, de les rapporter à l’histoire ou aux conflits de celui qui les prononce. Selon qui les prononce et selon le crédit qui est accordé à cette personne, elles tombent. 

Et pourtant, il arrive que quelque chose ne s’y reconnaisse pas entièrement.

Entre le « tu es » adressé par l’Autre et l’expérience que le sujet a de lui-même, un écart peut subsister. Cet écart est parfois douloureux, il peut aussi être vital. Le sujet peut être atteint au plus intime sans être entièrement recouvert par ce qui lui est dit.

L’analyse peut offrir un lieu où cet écart devient praticable.

Elle introduit alors une expérience décisive : celle de la différence entre ce qui se dit d’un sujet et ce qui, pour lui, fait réel. Certains discours peuvent tenir toute une scène, proposer une version cohérente, admissible, parfois même bienveillante de son histoire, tout en laissant hors champ ce qui constitue pour lui le noyau de l’épreuve.

La parole devient dès lors une question clinique : elle est le lieu où un sujet peut être capturé, parlé, parfois effacé… Mais aussi celui où il peut commencer à se dégager de ce qui le parle.

Un sujet peut être atteint par des coups, bien sûr. Il peut aussi l’être par des signifiants qui l’enferment, par des discours qui parlent à sa place. Une parole niée ne disparaît pas nécessairement. Elle peut se retourner contre le sujet lui-même, se loger en lui comme une accusation ou revenir sous la forme de l’angoisse, du symptôme, parfois du silence.

Mais ce qui fait éventuellement passage vers la position analytique ne saurait être la souffrance elle-même. Ce serait même là une confusion.

La souffrance ne qualifie personne. Elle ne produit en elle-même aucun savoir sur l’autre. Elle peut conduire au délire, au cynisme, à la répétition, à la destruction ou au ravage de soi et des autres. Ce qui importe est ailleurs : dans ce qu’un sujet parvient à faire de ce qui lui a été adressé.

Se dégager de certains signifiants suppose parfois de ne plus sauver entièrement l’Autre du jugement. Ce point est coûteux. Il peut engager la perte d’une figure idéalisée ou auquel on s’identifie et, avec elle, celle d’une part de soi. Il est coûteux de savoir quelque chose de ce que l’Autre ne veut pas savoir de lui-même, coûteux également de ne plus pouvoir détourner le regard.

Le travail analytique ne consiste pourtant pas à substituer un récit vrai à un récit faux. Il ouvre plutôt la possibilité que le sujet ne soit plus entièrement écrit par les discours qui l’ont précédé.

C’est peut-être là que se constitue une attention particulière aux effets de la parole. Car écouter analytiquement, ce n’est pas seulement écouter ce qu’un sujet raconte. C’est entendre comment il est pris dans les signifiants de l’Autre, comment il tente de s’en défendre, comment il y consent parfois, comment il s’y perd — et ce qui, dans son dire, ne s’y laisse pourtant pas réduire.

Les débuts dans la pratique rendent cela particulièrement sensible. Au commencement, beaucoup d’analystes veulent bien faire. Comprendre correctement. Interpréter avec justesse. Ne pas être trop silencieux, ni trop intrusif. Être à la hauteur de ce qui leur est confié. Soutenir la place sans l’occuper trop massivement.

Un jour, en contrôle, voulant un jour parler de « la peur de mal faire », j’ai dit : « la peur de faire mal ». Ce lapsus m’a arrêtée. Il disait mieux que moi ce que je cherchais à cerner. L’écoute n’est jamais psychiquement neutre. La parole de l’autre vient toucher quelque chose dans l’économie de celui qui écoute. Le lapsus déplaçait ainsi la question de la faute technique vers celle de l’acte. Il ne s’agissait plus seulement de mal faire, il s’agissait de faire mal.

C’est ici que la question du désir d’analyste prend toute sa portée.

Le désir d’analyste ne désigne pas le désir personnel d’être analyste, comme on investirait une identité valorisante. Il ne s’agit pas de vouloir occuper une place, encore moins de se soutenir d’un idéal de bonté, de savoir ou de réparation. Il concerne plutôt ce qui, chez celui qui écoute, accepte d’être dessaisi de sa demande propre, de son besoin de comprendre, voire de son amour du sens. Car les meilleures intentions ont leurs arrière-cuisines. On y trouve du savoir, de l’amour-propre, de l’impatience, parfois cette agressivité bien élevée qui aimerait se faire passer pour une interprétation. Comprendre trop vite peut être une manière de se défendre. Interpréter trop tôt peut servir à reprendre la main. Même la bienveillance peut devenir une forme subtile de maîtrise lorsqu’elle vient recouvrir ce qui, dans la parole du patient, devrait rester un temps en suspens.

Il existe des moments où comprendre trop vite revient à faire taire. C’est là que le contrôle devient essentiel.

J’avais d’abord formulé les choses ainsi : le contrôle est le lieu où les maladresses deviennent matière de formation. Une phrase est venue déplacer cette idée : le contrôle est le lieu où les énigmes deviennent matière de formation.

Ce déplacement me paraît décisif car la maladresse clinique ne vaut pas seulement comme erreur à corriger. Elle indique souvent le point où quelque chose de la parole du patient est venu rencontrer un point opaque chez l’analyste lui-même. Le contrôle n’est donc pas seulement le lieu où l’on apprend à mieux faire. Il est celui où l’analyste accepte de ne pas savoir trop vite ce qui l’a fait répondre, se taire, comprendre, insister ou se défendre.

Freud avait déjà indiqué qu’une interprétation ne tient pas seulement à sa justesse, mais aussi à son moment. Dire trop tôt ce que l’on croit avoir compris peut empêcher le travail du sujet. Lacan radicalise cette prudence en faisant de la compréhension imaginaire une des grandes tentations de l’analyste. Comprendre, au sens imaginaire, c’est ramener l’autre à une forme déjà connue. C’est se rassurer d’un sens là où le dire devrait pouvoir rester ouvert à ses effets.

La psychanalyse se soutient ainsi d’une éthique du dire. L’analyste soutient, autant qu’il le peut, la place où quelque chose du sujet peut se produire dans la parole sans être immédiatement reconduit aux discours qui l’ont déjà capturé.

C’est peut-être ainsi que l’on peut entendre la formule de Lacan : « L’analyste ne s’autorise que de lui-même… et de quelques autres. »

La seconde partie de la formule est décisive lorsqu’il s’agit des premiers pas.

Seul avec lui-même, un analyste peut vite prendre son aveuglement pour une vérité clinique. Les « quelques autres » introduisent du décalage : l’analyse personnelle, le contrôle, le travail théorique, les collègues, certaines rencontres. Non comme garanties définitives, mais comme lieux d’altérité. Ils empêchent que l’autorisation ne se referme sur une certitude privée.

Reste alors une question : à quel moment, et selon quelles coordonnées subjectives, un analysant décide-t-il de s’installer à la place de l’analyste ?

Je dis bien décide, car l’autorisation ne suffit pas à rendre compte de ce passage. On peut être autorisé à beaucoup de choses que l’on ne décide pourtant pas de faire. La décision engage autre chose. Elle ne se confond ni avec le droit, ni avec la permission, ni avec l’identification à ceux qui nous ont précédés. Elle suppose un franchissement : le moment où l’analyste en devenir cesse de demander seulement s’il est autorisé, pour commencer à répondre de ce qu’il engage dans l’acte.

Ce passage de l’analysant à l’analyste relève donc d’une décision, mais cette décision n’est pas solitaire. Elle se prend dans un rapport aux quelques autres, à condition que ces autres ne deviennent pas des modèles à imiter. Ils ont plutôt fonction de bord, d’écart, parfois de désidentification. Ils permettent au sujet de ne pas confondre l’autorisation avec le mimétisme, ni la transmission avec la répétition.

On peut peut-être distinguer deux temps.

Le premier est celui où l’on décide de s’installer. Ce n’est pas encore l’acte analytique dans sa pleine épreuve. C’est le moment où le sujet rencontre quelque chose de son rapport au désir d’analyste sans pouvoir le garantir entièrement par le savoir, le diplôme, l’institution ou l’identification à ses pairs.

Le second temps est celui où cette décision s’éprouve dans l’acte lui-même. Là, la parole réelle du patient vient mettre la décision à l’épreuve. Elle trouble le savoir, le désir de bien faire, l’amour-propre, l’angoisse, parfois même la peur de faire mal. C’est dans ce second temps que l’analyste découvre que l’autorisation ne se possède pas une fois pour toutes. Elle se vérifie, non comme titre, mais dans la manière dont il répond de sa place.

Dans les premiers temps, le mimétisme rassure. On parle comme ceux qui nous ont formés. On reprend leurs formules, leur manière de se tenir, parfois même leur silence. Il y a là quelque chose de très humain. Mais ce mimétisme peut aussi protéger de l’angoisse d’avoir à répondre de sa propre décision.

Les quelques autres ne sont donc pas ceux à la manière de qui il faudrait devenir analyste. Ils sont ceux auprès de qui quelque chose de la décision peut être entendu, déplacé, mis au travail. Ceux devant qui, avec qui, parfois grâce à qui, un analyste débutant peut prendre acte qu’il ne s’autorise pas d’une imitation, mais d’un franchissement dont il aura à répondre.

Je formulerai donc les choses ainsi : les débuts de la pratique ne sont pas seulement l’entrée dans une fonction. Ils engagent un passage de l’autorisation à la décision, puis de la décision à l’épreuve de l’acte. Et de ce que cet acte produit dans le transfert. 

Avec le temps, une autre chose m’est apparue plus clairement encore : devenir analyste ne consiste pas à transformer sa souffrance en légitimité. La souffrance ne qualifie personne. Elle peut conduire au délire, au cynisme, à la répétition, à la destruction, au ravage de soi et des autres.

Ce qui importe est ailleurs : dans ce qu’un sujet, analyste en devenir, parvient à faire de ce qui lui a été adressé. Ce travail, un peu original, d’être psychanalyste ne donne aucun privilège. Il donne peut-être seulement une responsabilité particulière devant la parole adressée.

Ne pas la laisser tomber.

Même lorsqu’elle arrive pauvrement formulée, répétitive, délirante, infantile, contradictoire ou confuse. Devenir analyste, c’est consentir à devenir, pour un temps, ce lieu où la parole de l’autre ne sera pas immédiatement reconduite aux discours qui l’ont déjà capturée.

Car il arrive qu’un sujet tienne tout entier dans ce point extrêmement fragile : quelqu’un, quelque part, n’a pas écrasé ce qu’il tentait de dire.

Au nom de quoi dirions-nous qu’une autre espèce que l’humain serait dépourvu des attributs du langage ?

Et, dans ce cas, que signifie le “je” lorsqu’il est émis par une machine ?

C’est au nom d’une volonté de comprendre ce qui nous entoure et alimente l’actualité que je suis allée rencontrer ChatGPT. ChatGPT est, à mes yeux, une invention ingénieuse de l’homme, mais qui ne peut le remplacer sur aucun plan de la vie psychique ou créative. L’homme aura toujours besoin d’écrire, de lire, de créer, de résoudre des problèmes… autrement dit, d’être pourvu de pulsion et de sublimer. 

En société, le sujet fascine. J’ai entendu :

– « Plus besoin de se prendre la tête pour écrire une lettre de motivation. »

– « Je vais perdre mon travail si je n’apprends pas à travailler avec ChatGPT. »

– « Ça m’aide à créer. »

– « Te prends pas la tête, demande à ChatGPT de te le faire. »

Ces affirmations ont un point commun : elles reposent sur une illusion, un fantasme — celui que la machine puisse remplacer ou soulager une production intellectuelle. ChatGPT ne peut pas remplacer une pensée incarnée. Ce n’est pas, à proprement parler, une rencontre : il répond à une commande, non à une demande. Il ne se met pas à l’écoute d’un désir, il exécute un programme.

J’ai testé l’outil : les échanges furent limités. La richesse informative est indéniable, mais elle est de l’ordre d’une immense encyclopédie. De la même manière qu’un pinceau ne remplace pas l’artiste, ChatGPT n’est que le reflet de ce qu’on lui commande. Il ne produit pas la trouvaille ; il restitue.

D’ailleurs, ce que j’ignorais lors de notre première rencontre, c’est que l’outil se façonne à l’image de celui qui s’en sert. Si c’est une autre personne que moi, il apprendra autre chose, parfois plus intelligent, parfois moins, mais toujours selon ce qui lui est donné. Même en faisant son possible, il reste tributaire de l’usage que l’homme en fait. La capacité de résonner et d’inventer demeure humaine.

Ce qui déroute, c’est que les réponses sont formulées à la première personne, ce « je » qui entretient le fantasme d’un équivalent humain. Pourtant, ChatGPT le rappelle : il n’a pas de jugement propre, seulement des algorithmes sophistiqués organisant des données. Il n’est qu’un média, un outil.

Le jour où une intelligence artificielle pourra rêver, faire des lapsus, associer librement ou fantasmer, nous tiendrons quelque chose de véritablement inédit. Pour l’instant, nous savons déjà que les animaux peuvent penser, rêver, conserver des traces de vécu ou de traumatisme — sans pour autant prendre notre place. La place ontologique de chacun demeure.

Les enseignants offrent ce que la machine n’a pas : le langage vivant. Les artistes produisent ce que rien ne peut reproduire : la sublimation. Le psychanalyste, lui, ne se laisse pas remplacer par un protocole statistique : il prête ses oreilles, sa langue maternelle, sa connaissance des symboles et son accès au réel pour entendre ce qu’un patient ne s’entend pas dire. Une machine n’a pas d’oreille — un micro et des écouteurs ne sont ni une bouche ni une oreille.

Le désir et la souffrance sont nécessaires au travail et à l’apprentissage. Supprimer toute forme de contrainte reviendrait à supprimer le désir même. La création, qu’il s’agisse d’une lettre de motivation ou d’un roman, implique un passage par la difficulté, l’échec, la page blanche. Un désir sans contrainte s’éteint.

Si l’IA « mâche le travail », elle peut donner une réponse immédiate, mais pas le progrès. Aucun acquis n’existe sans obstacle à surmonter. Les nourrissons le montrent : c’est dans la frustration et le jugement que se construit l’équilibre du Moi.

Ainsi, même un professionnel du marketing utilisant ChatGPT ne sera performant que s’il pense et invente par lui-même. Il y aura toujours une différence entre deux travaux, et cette différence est la trace irréductible de l’humain.

ChatGPT demeure un excellent média, capable de s’affiner avec l’usage. Il s’adapte à son utilisateur, se forme et se transforme dans le temps. Il est aussi accessible à tous, sans discrimination liée au handicap : c’est un progrès réel.

Mais ChatGPT n’est pas un langage : c’est un codage. Or, le langage — qu’il soit parole ou création — engage le réel, l’imaginaire et le symbolique. L’outil n’a pas d’inconscient : le mot n’a pour lui que la signification programmée.

Ainsi, ne nous alarmons pas : un tel logiciel ne remplacera pas l’homme, sauf si l’homme renonce lui-même au langage et à la recherche de vérité que l’on trouve dans l’erreur, l’échec, la poésie.

Haut potentiel émotionnel, TDAH, quotient intellectuel, trouble oppositionnel avec provocation, troubles des conduites, trouble bipolaire chez l’enfant ou l’adolescent… Autant d’étiquettes qui ne disent rien d’une âme en souffrance ni d’un cœur blessé. Elles décrivent des conduites, classent des comportements, codifient ce qui, d’abord, dérange.

Dérange qui ? Les parents, rassurés à l’idée qu’un diagnostic se traduira par un traitement, comme on soigne une angine ? Ou l’industrie pharmaceutique, qui invente autant de catégories DSM qu’elle met de nouvelles molécules sur le marché ?

Lorsqu’un enfant entend « tu n’es pas comme les autres », il ne peut guère en saisir le sens, sinon comme une déclaration de maladie ou d’anormalité. Parfois, il ne sait même pas pourquoi il est là. Pourtant, il va de soi qu’aucun enfant ne ressemble à un autre : chacun a ses parents, son histoire, ses appuis. Derrière cette phrase se loge aussi l’inquiétude des adultes face à sa différence, l’idée qu’il dérange la classe, qu’il trouble l’ordre établi.

La minceur des défenses

Chez l’enfant, l’expérience de vie est récente, les blessures aussi. Les moyens qu’il invente pour y faire face sont encore souples, visibles, accessibles. Ils n’ont pas eu le temps de se superposer en couches opaques comme chez l’adulte, où les défenses les plus solides deviennent inconscientes, automatiques, presque invisibles.

L’enfant, lui, est encore un « petit oignon » : quelques couches seulement recouvrent le cœur du problème. Il suffit parfois de tendre l’oreille ou de l’observer jouer, inventer, créer, pour s’en approcher. Le symptôme est alors plus proche de l’événement qui l’a fait naître, et c’est ce qui rend son écoute précieuse.

Le présent comme vérité

Un enfant vit dans le présent. Il parle par ses gestes, ses créations, ses silences autant que par ses mots. Coller un diagnostic sur son comportement rassure l’adulte, pas l’enfant. Les approches qui prétendent le « dresser » par conditionnement, ou le soulager chimiquement, ne font qu’apaiser la surface. L’angoisse de fond reste intacte et finit par s’enraciner.

La régression silencieuse

La disparition de la pédopsychiatrie est un recul inquiétant. En France, on compte environ 600 pédopsychiatres pour 200 000 enfants. Les jeunes patients passent alors par des psychiatres pour adultes ou des généralistes, puis sont orientés vers des structures spécialisées. Or travailler avec des enfants exige une formation et une expérience spécifiques : une autre écoute, une autre manière de s’adresser à eux.

Réduire un enfant à ses symptômes, c’est l’arracher à sa subjectivité. Deux enfants peuvent dire la même phrase, mais chacun le fait depuis un lieu singulier, chargé de son histoire propre. Cette singularité disparaît dans la froideur des classifications comme le DSM, où l’on coche des cases au lieu d’ouvrir un espace d’adresse.

L’adresse avant le savoir

Un enfant comprend tout, pourvu qu’on s’adresse à lui avec des mots justes. Ce qu’on ne lui dit pas se répète en lui comme un secret encombrant. Le métier de psychologue ou de psychiatre ne devrait jamais se réduire à la passion du trouble ou du diagnostic. Sa raison d’être est l’amour de la parole, l’intérêt pour cette archéologie vivante qu’est l’esprit humain.

Du monde extérieur au monde intérieur

Les approches éducatives à la mode, lorsqu’elles promettent d’adapter le monde à l’enfant ou l’enfant au monde, risquent d’oublier que l’essentiel est ailleurs : dans la capacité de l’enfant à éprouver sa propre flexibilité psychique. Son développement se joue autant dans la reconnaissance de son monde intérieur que dans l’aménagement de son environnement.

Après Montessori, d’autres — Klein, Winnicott, Dolto, Mannoni — ont montré que l’épanouissement d’un enfant passe avant tout par la prise en compte de ses besoins émotionnels, non par un simple modelage extérieur.

Rencontrer un enfant, c’est rencontrer un sujet. Le langage qu’il déploie — avec ses mots, ses gestes, ses inventions — ne se réduit ni à un code, ni à une donnée statistique. Il est porteur d’une histoire unique. Et c’est dans cet espace, où l’on écoute au lieu de catégoriser, que peut se jouer la véritable rencontre.