Menaces sur les liens, du bébé à l’adolescent
Alain Braconnier et Bernard Golse,Paris, éditions ères, 2023
Voici un livre dans lequel des psychanalystes nous parlent des liens, à travers leur propre expérience analytique.
Quand on parle de lien en psychanalyse, on parle aussi de ce qui fait souffrance et ce qui amène à consulter. Un lien menacé c’est un affect, bouleversant et intense, qui se pointe en forme de symptôme. Les auteurs présentent donc des vignettes cliniques qui ont compté dans leur pratique d’analyste, un travail de parfois plusieurs années et qui d’un seul coup révèle l’inconscient de l’autre dans sa forme la plus permise, comme un instantané essentiel qui dévoile l’inconscient. Ces moments-là sont permis parce que le patient lui-même s’aperçoit, de la part de vérité contenue dans son dire.
On le lit : les choses ne sont pas données d’emblée. Cela prend du temps et on retrouve au début de chaque chapitre les questions qui se posent pour ces analystes lorsqu’ils reçoivent pour la première fois le sujet : l’accueil de la demande, une identification de la structure, du malaise, du symptôme… Les liens à l’autre sont ceux qu’on entretient comme des trésors, enfouis. Il y a ceux qui font désirer et ceux qui font angoisser. A quoi tient le lien ? Qu’est-ce que cela supporte ? Cette rencontre avec leurs analysants marque les auteurs en tant qu’elle pose « une colle » tant sur la demande qui leur est formulée que sur ce qu’ils vont en découvrir. : de quoi est fait le lien ? Que veut dire le(s) symptôme(s) et quelle demande m’est formulée ?
Ce sont de beaux témoignages d’analystes, les souvenirs d’une expérience clinique marquante. Les auteurs parlent aussi du transfert. C’est souvent dans le transfert que l’origine, la couleur, la matière du lien est identifiée par l’analyste.
La thérapie commence toujours par quelque chose de flou, tant pour le patient que l’analyste. Au départ, dans le récit, le lien avance à couvert. Il se fait voir sans se révéler. Trop écorché, trop à vif pour être pensé ou formulé. Puis il y a cette écoute qui, à un moment donné, s’éclaire d’une parole et présente le lien. L’affect est douloureux, ce lien est menacé. C’est cela qui amène les patients en consultation : sans identifier de quoi cause cette souffrance de chaque jour, ces répétitions qui n’en finissent pas de les amener au sentiment d’un échec.
Les auteurs racontent leur expérience face au lien sous toutes ces formes : dans le social, dans la famille ou dans les amitiés. Et on lit dans ces témoignages qu’il s’agit d’un lien qui, comme un espace psychique, se présente comme un contenant ou un support de l’affect. Le lien en tant que support de notre affect est solide, épais et actuel. La menace sur le lien a un effet de catastrophe mais il ne le rompt pas, c’est pourquoi le thème est à traiter sérieusement car le poids de la menace est une raison d’être du symptôme.
Le titre m’a également fait penser à la menace en tant qu’elle serait une matière vivante qui à la façon d’un parasite, se poserait sur le lien et le bouleverserait.
Dans son article, Sylvain Missionnier parle du lien qui existe bien avant la menace s’y pose. Et si la menace actuelle peut être la rencontre amoureuse, l’adolescence, le deuil… cela peut aussi être le COVID, les guerres, le climat… Tout ce qui fait catastrophe dans la subjectivité est une menace du lien.
Quel que soit l’âge ou le nombre d’année d’expérience comme analyste, c’est avec une écoute ignorante et savante à la fois, que les rébus se lisent, dans un temps nécessaire pour que l’analyse se fasse. Et il y a ce moment où l’analyste entend une chose et restitue, le moment de l’interprétation en somme. C’est un moment permis lorsque le patient peut recevoir l’interprétation. C’est à ce moment précis que quelque chose se dénoue. Cela peut être une phrase, un mot, un éternuement… La lumière se fait sur l’histoire d’une vérité qui arrive enfin à se dire, à trouver la juste formulation. C’est de ce moment-là aussi dont traite ce livre.
C’est toujours de la bouche de l’analysant que la vérité sort. La bouche est un des premiers outils du lien. Avec la bouche on se nourrit, on ressent pour la première fois de sa vie son utilité, entre le rythme des tensions du corps et leur apaisement, puis enfin on se met à parler. La bouche n’est pas qu’un trou. Tant que la chose n’est pas dite, nous les analystes, nous n’avons qu’une impression de ce qui ne veut pas se dire. Comme si nous étions nous même dans ce récit qui ne nous appartient pas, un flou tamponné sur l’analyste. Pour accéder à ce qui se rejoue dans le transfert, on se décroche à peine du discours pour ne pas être y être submergé. Le transfert c’est un semblant de lien. C’est pour cela qu’on vient nous voir, pour adresser une parole, pas à nous mais à un semblant de sujet qui est vidé par ses mots.
Le lien supporte sans rompre et fait trembler le sujet sous la menace mais il reste bien présent. En effet, ce n’est pas de lien que l’on puisse rompre dont parle les auteurs. Parler de lien, c’est parler de ceux et celles qui comptent. Dans tous les récits de cet ouvrage, le lien est menacé, très présent et c’est à la menace d’être rompue au bon moment.